Braconnage : Vaste complot meurtrier contre des éléphants à l’Est Cameroun

Des braconniers parfois au service de diverses autorités insoupçonnées tuent des éléphants pour leurs ivoires. La mollesse des sanctions prévues par la loi et la corruption aidant, ils réussissent encore tous leurs coups.

 Source-UICN

Le souvenir de la saisie en décembre 2017  dans la voiture d’un Colonel de l’armée camerounaise de 216 pointes d’ivoire et 81 queues d’éléphants dans la réserve biosphère du Dja équivalent a au moins 108 éléphants tués est encore vivace dans les esprits. Quelques mois auparavant, le 13 mars 2017 les services  de la Douane à Bertoua saisissaient 159 pointes d’ivoires équivalentes à au moins 80 éléphants tués.  Une  maigre moisson selon des ONG actives à l’Est qui estiment à un chiffre plus élevé les ivoires qui passent entre les mailles du contrôle avec la complicité de diverses autorités. « Il est opportun de soulever pour le déplorer, que le braconnage est de plus en plus ressenti dans les rangs des agents commis au contrôle », déclarait déjà  en 2012, Jacques Essoumba alors Conservateur de la Réserve biosphère du Dja
qui couvre les départements du Haut-Nyong à l’Est et le Dja-et-Lobo dans le Sud.Plusieurs dizaines de kilogrammes de pointes d’ivoires ont été retrouvés dans des véhicules de maires ou d’officiers de l’armée entre 2014 et 2017.

 

Dans leurs rapports, les ONG LAGA, WWF, IDA Africa constatent avec regret que, de plus en plus, des braconniers à col blanc se recrutent parmi les autorités judicaires, militaires et administratives. L’une de ces organisations cite, des cas comme celui de 02 greffiers au parquet de Yokadouma, condamnés à 03 ans d’emprisonnement pour avoir subtilisé les pointes d’ivoire gardées comme scellées. Les nommés Placide Ekel et Rodrigue Metindi avaient été interpellés en 2015 par les gendarmes alors qu’ils transportaient ces pointes d’ivoires vers Yaoundé. Il y a aussi le cas d’un ancien sous-préfet de Moloundou qui, au mois de mai 2015, était impliqué dans une affaire de disparition, de 49 des 53 pointes d’ivoires suite à une saisie massive  opérée par le service de conservation du Parc national de la Lobéké.

 

 

Aidés par la corruption

Selon une étude réalisée par Gilles Etoga du WWF en 2015,  tous les jours, au moins un cas de braconnage  est enregistré et les malfrats proposent aux éco gardes entre 25 000 et 50 000 F pour faire passer 1kg d’ivoire, soit 250 000/500 000 Fcfa  pour une pointe d’ivoire moyenne de 10kgs. A Moloundou en 2011 note-t-il, 5 millions de Fcfa avaient été proposés en cash aux éco gardes pour laisser le braconnier et saisir  44 pointes. A Ntam, frontière Cameroun-Congo en 2011, 6 millions de Fcfa avaient été proposés pour laisser 20 pointes passer tout comme à Ngoyla, en Juillet 2013 où 100 000F et une chèvre avaient été proposés pour libérer une arme de Calibre 12 saisie. Toujours à Ntam en août 2013, 600 000 F avaient été proposés  à une patrouille nocturne pour libérer deux braconniers et une pointe de 14 kg.

 

Plus loin, l’étude de Gilles Etoga affirme qu’à Yokadouma en 2013, 4 cas de braconnage d’éléphants étaient au tribunal en une semaine. Du côté de Mambélé en octobre 2013, 168 kg d’ivoire ont été saisis. Encore à Yokadouma en janvier 2014, 5 grands braconniers condamnés au tribunal se sont évadés alors que les greffiers de cette juridiction avaient été retrouvés en possession des ivoires saisies. Par ailleurs, des études ont constaté que le trafic d’ivoires a entrainé des trafics associés à l’instar de celui d’armes et de munitions de guerre, celui de drogue et des ossements humains. De l’autre côté, les résultats des inventaires fauniques réalisés par le WWF et le ministère des Forêts et de la faune
(MINFOF) entre 2014 et 2015 ont montré  « une diminution d’environ 50% de la population d’éléphant dans le parc national de Lobéké et 75 % dans la plupart des macro-zones »

 

 

Une loi forestière complaisante

 

Le 20 juin 2014, le délégué départemental des forets du Haut-Nyong révèle dans une lettre à sa hiérarchie que « les sanctions au niveau des tribunaux n’arrivent plus à décourager les braconniers.  ». Pour lui, le braconnage persiste à cause de la faible application de la loi par les tribunaux. En effet, selon la loi camerounaise portant sur le régime des Forêts et de la Faune de 1994, toute personne en possession des parties des espèces protégées y compris les pointes d’ivoire, sera considérée  comme « ayant tué ses espèces ». Cette loi stipule par ailleurs que les coupables de braconnage des espèces protégées seront punis d’un emprisonnement maximum de 3 ans et/ou une amande de 10 millions de Fcfa sans préjudice des sanctions administratives et disciplinaires. La même loi précise que la peine et l’amande seront doublées au cas où l’auteur de cet acte est un officier de police judicaire à compétence général.

 

Selon Alain Bernard Ononino, Coordonnateur de la mise en application de la loi au WWF « on a une loi qui est sévère, mais qui de plus en plus s’avère l’être un peu moins parce que quand d’un côté on voit que le prix de l’ivoire ne cesse d’augmenter, on se retrouve dans une situation où les braconniers peuvent se faire des profits  énormes. Ils préfèrent s’adonner à la fraude en sachant qu’ils ne seront pas inquiétés. Et même s’ils le sont, entre ce qu’ils vont gagner et ce qu’ils vont perdre, le choix est vite fait. C’est une loi à parfaire, et c’est pourquoi heureusement, on est dans un processus de révision de la loi qui, on l’espère, va conduire à un durcissement de la peine, et même à la criminalisation des infractions fauniques ».

 

Sebastien Chi Elvido à Bertoua