“Le Cameroun a mal à la consommation des crédits budgétaires en général”

Dr Ariel Ngnitedem (PhD), Economiste spécialiste des finances publiques, Enseignant chercheur des universités analyse l’exécution des budgets au niveau local et national en 2017

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Quel regard jetez-vous sur l’exécution des budgets et des projets aussi bien au niveau local que national en 2017?

C’est de notoriété scientifique et même publique, que le Cameroun a mal à la consommation des crédits budgétaires en général et aux crédits relatifs aux projets d’investissement public en particulier. Que ce soit au niveau de l’Etat et de ces démembrements (Etablissements Public à caractère Administratif (EPA), Etablissements Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC), sociétés à capital public, etc…), que ce soit au niveau local avec les Collectivités Territoriales Décentralisées (CTD) et les Communautés Urbaines, il me semble que ces administrations sont plus enclines à consommer les budgets de fonctionnement que les Budgets d’Investissements Publics (BIP).

 

Cet état de fait traduit tout simplement l’incapacité de ces administrations à gérer la commande publique suivant les mécanismes de la gestion axée sur les résultats introduit par le régime financier de l’Etat de 2007. C’est encore le règne de la gestion axée sur les moyens ! En d’autres termes ces administrations se montrent incapables à monter des projets viables, passer les marchés selon les règles de transparence, de concurrence et d’égalité d’accès à la commande publique tels que édicter par le code des marchés publics, à suivre l’exécution effective de ces marchés et à les réceptionner suivant les règles de l’art.A titre illustratif, je m’en remets au Directeur général de la CAA (Caisse Autonome d’Amortissement Ndlr)qui a fait état de ce que plus de 4000 milliards des Solde Engrangés et Non Décaissés (SEND) dorment dans les caisses de sa structure depuis le début de cet année (2017 Ndlr); ce  qui traduisent en suffisance l’ampleur du mal !

 

Dire que cette situation ne date pas d’hier. Elle commence déjà à durer ou alors à perdurer. Pour étayer cela, je citerai le Président de la République qui dans son discours à la nation du 31 décembre 2013 s’indignait en ces termes « d’où vient il qu’aucune région de notre pays n’a pu exécuter son budget d’investissement public à plus de 50%,…. à cette allure nous risquons de ne pas atteindre l’émergence en 2035 »

 

Quels impacts du phénomène que vous venez de citer sur le cadre et le niveau de vie des citoyens camerounais ?

Evidemment au vue de ce qui précède, la faible consommation généralisée des crédits d’investissement public ne saurait permettre d’optimiser l’amélioration du niveau et du cadre de vie des populations. Ceci est d’autant plus pertinent que ce n’est qu’à travers l’exécution des Budgets d’Investissement Public (BIP) que l’Etat et ses démembrements ainsi que les CTD et les Communautés urbaines affectent les conditions de vie des populations et les conditions de compétitivité de l’économie.

 

C’est à travers le BIP que le secteur public contribue à la croissance économie et au développement socio- économique du pays. Ceci est amplifié par des faiblesses structurelles et conjoncturelles du secteur privé camerounais caractérisé par une industrialisation embryonnaire et porté en majorité par le secteur informel dont les activités sont plombées par un environnement des affaires encore très en deçà de la norme prescrite en la matière.

Un budget étant une projection avez-vous le sentiment que les objectifs ont été atteints? 

La théorie budgétaire nous enseigne que le budget est un acte d’autorisation mais aussi un acte de prévision des dépenses et recettes d’une entité pour une année. Au vue de ce qui a été dit supra, de façon générale, les objectifs ne sauraient être atteints avec une sous consommation généralisée du budget d’investissement public.

 

Toutefois il convient de nuancer un temps soit peu en faisant un distinguo entre objectifs physiques et objectifs financiers. En effet, en matière budgétaire on distingue l’exécution physique de l’exécution financière et on parle généralement d’exécution physico-financière. Aussi paradoxal que ça puisse paraître et c’est devenu un fait banale au Cameroun, les objectifs financiers sont toujours atteints alors que les objectifs physiques ne le sont presque jamais. C’est-à-dire dire que les crédits budgétaires sont toujours entièrement consommés (près de 100%) alors que les projets d’investissement public sont généralement exécutés physiquement de la moitié (50%) ou pas loin de là. Pour s’en convaincre il n’y a qu’à consulté les lois de règlement d’années en années ou les comptes de gestion deniers et autres comptes administratifs des EPA et EPIC ainsi que ceux des CTD et Communautés urbaines. Ce qui dénote au mieux d’une indiscipline budgétaire caractérisée et au pire d’un détournement de fonds généralisé.

 

Dans l’environnement camerounais, qu’est ce qui peut empêcher la mise en œuvre d’un budget? Que suggérez-vous pour sortir de cette situation?

Au-delà de l’inertie très souvent décrié par le Président de la République, il me semble que cet état des choses est dûen partie à une incompétence généralisée en matière de gestion des finances publiques en général et de gestion des projets d’investissement public en particulier.

 

Il faut dire que cette incompétence est justifiée au niveau stratégique par la présence au top management des personnes qui ne maîtrisent pas toujours les fondamentaux du nouveau management public de par leur formation académique et leur expérience professionnelle et au niveau opérationnel par une maitrise approximative des mécanismes de conception, de mise en œuvre et de suivi évaluation des projets par des agents pas toujours bien formés aux techniques modernes de gestion des projets dans un contexte de gestion axée sur les résultats.

 

Toutes ces insuffisances sont amplifiées au Cameroun par des comportements opportunistes de l’élite administrative qui s’est muée depuis l’avènement du multipartisme en homme et femme politiques ; ce qui contribue à la production d’une gouvernance de piètre qualité dans le secteur public, toute chose qui plombe l’exécution des budgets d’investissement public alors même que les budgets de fonctionnement connaissent des taux d’exécution de 100% et même des dépassements allant jusqu’à 30% dans certains cas à en croire les rapports de la Chambre des comptes de la Cour Suprême.

 

Il convient d’ajouter à ce qui précède les conflits entre les maîtres d’ouvrage (DG, maires, Délégués du Gouvernement)  et les présidents des commissions de passation de marchésd’une part et les conflits entre les ordonnateurs (DG, maires, Délégués du Gouvernement) et les comptables publiques (Agents comptable, receveurs, …) d’autre part, qui se fondent sur l’incapacité des uns et des autres à concilier l’exigence de la performance et la protection de la fortune publique.

A partir du tableau ainsi pain, les solutions pour sortir de cette situation somme toute peu reluisante se trouventaisément.

 

Propos recueillis par Paul- Joël KAMTCHANG