Un système électoral taillé sur mesure

L’opposition et la société civile dénoncent depuis des lustres un processus électoral qui ne permet pas d’alternance politique. Le pouvoir de Yaoundé reste dans son mutisme habituel.

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Dans le car qui revient à Yaoundé, Stéphane et sa tante ont un échange houleux.  Le bruit des roues dans les nids de poule se mêle à leurs argumentaires sur le système électoraldu Cameroun. « Il y a lieu d’espérer. Il y aura un changement à la tête de l’Etat en 2018. J’ai foi au futur  candidat Cabral Libii », tranche le jeune homme. Stéphane dit  aussi compter parmi les 403 000 nouveaux électeurs recensés par Elections Cameroon (Elecam) en 2017, l’organe en charge des élections.


Le regard plongé sur les pistes cahoteuses du village Songmbog, sa tante elle, ne démord pas. « Je te dis qu’il n’y aura rien de nouveau. Mon époux est allé voter en 2011, il a trouvé une autre signature que la sienne devant son nom. Et ils étaient une vingtaine de personnes dans la même situation », confie la dame, l’air grave. Comme elle, de nombreux observateurs pensent que le système électoral du Cameroun n’offre pas d’alternance politique.


Lors d’un exposé tenu à Douala le 28 juin 2017 sur les failles du processus électoral camerounais, Hilaire Kamga, homme politique et juriste, a rappelé que « le premier élément de crédibilisation d’un système électoral, c’est la qualité du droit électoral». Or, on note entre autres curiosités du Code électoralque le Corps  électoral est convoqué par décret du Président de la République. A plusieurs phases du processus électoral, le chef de l’Etat est ainsi juge et partie. Un système qui ne motive pas certains partis de l’opposition à être du rendez-vous de la présidentielle de 2018.


Techniques de fraudes

« Et c’est quand exactement les prochaines élections au fait ? » se demande Kah Walla, présidente du Cameroon People’s Party(CPP). « Y a-t-il un calendrier électoral qui détermine les jours, mois et années des élections ? C’est encore et toujours la volonté du chef de l’Etat qui, dans un accès de colère ou de joie, peut décider que les élections se tiendront demain ou en 2035 », regrette cette transfuge du Social Democratic Front (SDF), principal parti de l’opposition. Kah Walla suggère alors un code électoral qui reflète les attentes des Camerounais et non «celui d’un individu et ses affidés». C’est aussi le vœu de la fondation Friedrich Ebert Stiftung-FES qui a conduit plusieurs études sur le système électoral au Cameroun.


Dans sonmanuel pratique pour « prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun » de 2012, la FES recense les techniques de fraude électorale qui persistent aujourd’hui. On y lit que « Allouer la majorité des circonscriptions électorales dans les zones favorables à certains partis politiques », fait partie de la longue liste de stratégies de fraude. On constate par ailleurs, l’éviction d’une partie de la diaspora camerounaise. Malgré des dispositions spécifiques pour garantir le vote des Camerounais vivant à l’étranger, ceux du Tchad par exemple ne voteront pas.


« Les dernièresopérations d’enrôlement des Camerounais d’ici sur les listes électorales ont eu lieu en 2014. Depuis lors, plus rien », révèle Christian Ngui, porte-parole de la communauté camerounaise au pays d’Idriss Deby. La raison évoquée par Elecam est « l’absence de budget ». Environ 5 135 Camerounais au Tchad seront ainsi privés du droit de vote. Entretemps, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), partenaire d’Elecam à travers moult programmes et projets de gouvernance démocratique, apprécie les « avancées » du Cameroun. Une avancée qui ne satisfait pas l’ensemble de la société camerounaise.

Monique Ngo Mayag à Yaoundé


 

Data :

– En 2007, 60 nouvelles circonscriptions avaient été créées à moins d’un mois des élections législatives et municipales.


–  403 000 nouveaux électeurs recensés par Elections Cameroon entre le 1er janvier et août 2017.

–  5 135 Camerounais vivant au Tchad seront privés du droit de vote en 2018. Leur nombre a été révélé lors du Forum de la diaspora tenu du 28 au 30 juin 2017 à Yaoundé.

–   Dans son « manuel pratique pour prévenir et lutter contre la fraude électorale au Cameroun », la fondation Friedrich Ebert Stiftung-FES recense 12 techniques de fraude électorale utilisées au Cameroun.